LE BLOG QUI EN A RAS LE CUL – «Un peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur" De Gaulle

Agapē (ἀγάπη) est le mot grec pour l’amour « divin » et « inconditionnel »

Une fois n’est pas coutume, je voudrais vous parler d’une artiste, une vraie (pas comme ceux là). Une artiste qui place le beau au centre de la vie, en qui résonne l’Agapè lumineux au delà, bien au delà de l’Eros de la propagande avilissante qui dénature les relations entre les hommes, qui pourri les liens entre l’être humain et la nature, et fait de nous les victimes expiatoires d’un monde qui nous réduit à l’état d’infâmes consommateurs errant dans la nuit obscure, loin des étoiles, loin de la grandeur de l’âme humaine qui habite pourtant chacun de nous.

Je veux vous parler d’une artiste qui fait vibrer en moi les contradictions de l’existence, de la joie à la mélancolie noire et dépressive, du désespoir de ne jamais comprendre au bonheur de simplement être.

Cette artiste c’est Hélène Grimaud.

Extraits:

Enfant, j’étais tombée sur un portrait de ce compositeur. Le regard fixe et sombre qui perçait dans ce long visage tourmenté, la bouche épaisse, les mains immenses, capables d’embrasser toutes les octaves et de brasser une gerbe de notes fleuries, m’avaient fascinée. Sergueï Rachmaninov me regardait;  j’avais vraiment l’impression qu’il me regardait, moi, au moment précis de ce portrait, le dos tourné à sa terre natale, écarté au plus lointain géographique de ses campagnes slaves, aux clochers en bulbes de tulipes et oignons juteux de crocus. J’ai contemplé pendant des heures ces yeux, ces oreilles paraboliques, étape obligée au souffle du monde, ces mains. Ces yeux qui avaient vu les notes du deuxième concerto avant même de le concevoir, ces oreilles qui les avaient entendues et ces mains qui les avaient écrites puis exécutées.

Est-ce pour cette raison que j’ai toujours éprouvé une grande tendresse pour le Deuxième concerto ? Longtemps, son histoire – celle d’une renaissance – m’a laissée songeuse. Sergueï Rachmaninov a vingt-sept ans quand il le compose. Encouragé par Tchaïkovski, il a déjà connu un grand succès avec son opéra, Aleko, composé en 1892 – il a alors dix-neuf ans. Cinq ans plus tard, il livre à ses admirateurs impatients la Troisième Symphonie: la réponse du public et des critiques est glaciale; le flop, retentissant. D’une santé fragile, d’un équilibre psychique précaire, Rachmaninov plonge dans une phase de dépression terrible: il se croit stérile. De nuits et des jours devant le piano ne créent aucune étincelle. Il plonge doucement, inexorablement, conscient de sa chute et, en même temps, de son impuissance à la stopper. Heureusement,1897, c’est la pleine époque de Freud et de espoirs en psychanalyse. Rachmaninov entreprend une thérapie.

Sa traversée du désert va durer trois ans. Et puis, merveille, à l’issue de cette analyse et du traitement qu’il subit, il écrit le Deuxième Concerto. C’est un nouveau départ, un élan irrépressible vers autre chose et, dans la même temps, ce phrasé musical lui permet d’échapper son instabilité et à sa dépression, même s’il rechute par à-coups. Tendons l’oreille: souvent, dès le premier mouvement, le glas retentit; il marque le travail de deuil qu’opère Rachmaninov sur ce qu’il n’aime pas chez lui, quoiqu’il cesse de se soucier de son image et de l’avis des autres. les premiers mouvements sont ceux d’une œuvre incontestablement très conflictuelle.

Autant dire, ces contorsions de l’âme m’enchantent, surtout à cette époque. Dans ma vie, comme dans l’œuvre, je ressentais de grandes tensions et des moments d’intense réconciliation avec moi-même. Des réminiscences du déchirement, des instants de plénitude et d’acceptation du cours du temps et des choses.

Je voulais étudier cette œuvre, et je voulais l’interpréter. Par elle, je sentais que l’amour et la musique peuvent tout; tout hormis « n’être pas ».

Jouer le Deuxième Concerto de Rachmaninov, c’était « être », écrire une lettre d’aveu, me dire tout entière dans une tonalité immatérielle…

C’était m’offrir à celui qui ne me voyait pas.

Publicités

9 Réponses

  1. Il est parfois pénible de constater qu’ on est extrèmement souvent sur la même « longueur de réflexion » avec quelqu’un qu’on ne connait pas. Surtout quand cette personne écrit « si mieux » que toi sur le sujet…. que ça en devient irritant. Mais là…… ! Le coup du deuxième concerto de Rachmaninov, les extrait de textes…. Imparable… merci. Merci d’en parler à ma place. Tout simplement, je ne sais pas qui tu es, où tu crèches, ce que tu fait… mais continu ! Ton blog, rencontré par hasard il y a un an, est une bulle d’air. Thanks

    octobre 16, 2012 à 12:11

    • Je trouve ça plutôt rassurant, voir encourageant, de se sentir sur la même « longueur de réflexion » avec quelqu’un qu’on ne connait pas 🙂 En tout cas merci pour le compliment, je n’écris pas si bien, je me débrouille. Je me suis toujours débrouillé tout seul. Merci à toi pour ton encouragement, c’est toujours un plaisir de ne pas se sentir seul parfois. Ca me fait penser à la chanson de Lennon

      « You may say I’m a dreamer
      But I’m not the only one »

      Merci à donc toi, moi, je n’ai fait que retranscrire ce que cette artiste à fait vivre en moi… merci donc à Hélène Grimaud pour avoir été toujours insoumise, libre comme le vent, pour avoir été jusqu’au bout de ses désirs d’infinis.

      octobre 16, 2012 à 12:54

  2. Nom de Dieu qu’est-ce que c’est beau, ça!
    Je n’ajoute rien, qu’est-ce que tu veux raconter après, pas vrai?
    Amitiés.

    octobre 16, 2012 à 11:07

    • Je me suis dis la même chose 😀

      octobre 17, 2012 à 1:13

  3. Je connais , bien sur , Hélène Grimaud..et j’ aime …son piano , mais , surtout ses loups … en vérité , plus que les interprètes , j’ aime surtout les compositeurs ( les  » dieux  » créateurs )…et , de Rachmaninov , je ne me lasserais jamais d’ écouter son Iles des morts …avec , devant moi , le magnifique admirable tableau de Bocklin( j’ en suis jalouse à mourir )…eh oui…aussi étrange que cela puisse paraitre , je suis pro – romantisme et symbolisme …bref , tout ce qui suggère mais en te permettant de comprendre ..du coup , j’ ai zapé sur Youtube pour faire un plein de l’ Ile des Morts …moi hypnotisée …

    octobre 16, 2012 à 1:56

    • Eh bien, je ne connaissais pas l’ile des morts ! En fait, je connais très peu de choses en musique classique… mis à part les standards… Je furète comme un néophyte, curieux et frustré du peu de publicité qu’ont ces œuvres majeures. Les compositeurs sont la source, mais les interprètes les font vivre… et puis… faut dire aussi, qu’une femme d’une intensité telle que H. Grimaud ne me laisse pas indifférent. En fait, je peux dire que d’un certain coté, j’en suis amoureux. C’est une égérie, le genre de personne qui me donne envie de me surpasser, de dépasser mes limites, de tâter de l’infini, de franchir et d’explorer les zones interdites… Elle m’a beaucoup donné, sans le savoir, dans ce désir d’accomplissement et d’insoumission… Je lui suis redevable de ça.

      Boklin, connaissais pas non plus… Délicieusement terrifiant. Merci pour ce morceau de beauté qui m’était inconnu !

      octobre 16, 2012 à 4:14

  4. Si Rachmaninov ne fait pas partie de mes compositeurs préférés, j’avoue que certains passages de ce concerto sont superbes, ma préférence ira au 2éme mouvement. Quand à Hélène Grimaud, que j’admire pour son engagement dans la protection animale et sa complicité avec ses loups, j’avais consacré un billet à la « Fantaisie pour piano, chœur et orchestre de Beethoven » en y incluant une vidéo de cette œuvre où elle y est sublime: un vrai régal… !
    http://mesgrainsdesel.canalblog.com/archives/2011/01/14/20127511.html

    octobre 17, 2012 à 7:35

    • Un vrai régal en effet. Encore quelque chose que je ne connaissais pas… C’est d’une luminosité, d’une droiture, d’un optimisme salvateur. J’aime beaucoup. Comment se fait-il que ce genre d’œuvres ne passent pas en boucle sur les radios ? J’ai l’impression d’écouter de cette musique comme s’il s’agissait de se passer sous le manteau des produits prohibés connus des seuls initiés. D’ailleurs il ne fait pas bon écouter ce genre de musique partout… cela pourrait être considéré comme une intrusion, une provocation… quel malheur, quel est donc cet astre obscure qui recouvre l’éclat du soleil ?

      octobre 17, 2012 à 12:54

      • D’accord avec vous, on entend toujours les mêmes morceaux de musique classique, souvent les seuls connus des non amateurs du genre grâce aux pubs ou à la bande sonore de films à succés. La liste serait un peu longue, je ne citerai que « Out of Africa » et le concerto pour clarinette de Mozart, Le boléro de Ravel qui a été découvert par la plupart des spectateurs dans le film de Lelouch « Les uns et les autres », je terminerai par Amadeus de Milos Formann qui a fait connaître Mozart mieux que le livre de Jean et Brigitte Massin (une référence). Je ne peux résister au plaisir de citer Stanley Kubrick et « Barry Lindon » un film qui est un pur régal pour les yeux, tant la photo, les cadrages, la lumière (qui *recrée parfaitement celle qui devait éclairer tous ces salons du XVIIIème) ou 2001, l’Odyssée de l’espace…! etc.
        * Je n’y étais pas mais j’ose l’imaginer.

        octobre 18, 2012 à 9:00

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s